Panorama des labels publics en France : au-delà de l’AOC, de l’IGP et du Label Rouge

L’univers des certifications agroalimentaires et viticoles français ne se limite pas aux emblématiques AOC, IGP ou Label Rouge. Derrière ces sigles familiers, d’autres labels publics, plus discrets, jouent un rôle déterminant dans la valorisation du savoir-faire et la protection des produits. Parmi eux, la Spécialité Traditionnelle Garantie (STG) reste souvent dans l’ombre. Pourtant, elle illustre l’engagement de la France à défendre des méthodes de production ou de transformation emblématiques. D’autres dispositifs complémentaires, tels que la Certification de Conformité Produit (CCP) ou le SQR (Signe de Qualité Reconnu) apportent également des réponses spécifiques aux attentes des professionnels et des consommateurs.

Qu’est-ce que la Spécialité Traditionnelle Garantie (STG) ?

Créée par l’Union européenne en 1992 (Règlement (CEE) n° 2082/92, remplacé par le Règlement (UE) n° 1151/2012), la STG distingue des produits agricoles ou agroalimentaires dont la composition ou le mode de fabrication repose sur une tradition avérée. À la différence des AOC/AOP ou IGP, la STG ne lie pas le produit à un territoire spécifique : ce label consacre la recette ou le procédé, non le lieu d’origine.

  • Critères d’attribution : Justification d’un “usage traditionnel” (présence sur le marché depuis au moins 30 ans).
  • Dimension collective : Portée par un groupe de producteurs ou un organisme de défense, et non un producteur isolé.
  • Procédure : Dépôt d’un cahier des charges précis, contrôles réguliers par un organisme certificateur indépendant.

La STG garantit donc une authenticité de procédé, pour des produits dont la spécificité repose sur une maîtrise ancienne plutôt que sur leur terroir.

Produits STG : réalité et cas emblématiques

À ce jour, seuls trois produits bénéficient du label STG en France (INAO) :

  • Moule de bouchot (2013)
  • Bouchot mussel (présente également dans d’autres pays)
  • Baguette de tradition française (enregistrement européen en 2023)

L’exemple récent de la Baguette de tradition française illustre la volonté des boulangers de défendre un savoir-faire face à la montée de l’industrialisation du pain, avec un cahier des charges strict : farine sans additifs, fermentation lente, pétrissage modéré, absence de congélation, etc. Plus de 70% des boulangeries françaises appliquent déjà cette méthode, preuve de son ancrage dans la tradition nationale (source : Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie Française).

Les spécificités de la STG par rapport aux autres labels publics

Label Critère premier Territorialité Nombre de produits en France (2024) Secteurs concernés
STG Recette/mode de fabrication traditionnel Aucune 3 Pain, produits de la mer
AOC/AOP Origine + savoir-faire local Obligatoire 382 (fromages, vins, eaux-de-vie...) Tous secteurs
IGP Lien au terroir Obligatoire pour partie du procédé 275 (2023) Tous secteurs
Label Rouge Niveau de qualité supérieur Non 489 Viandes, volailles, légumes, produits laitiers, etc.
AB (Bio) Respect du règlement UE sur l’agriculture biologique Non 60 000 exploitations certifiées Tous secteurs

Ce tableau montre la singularité du dispositif STG : il n’exige ni lien géographique ni supériorité de qualité, mais atteste d’une méthode sanctuarisée et partagée à l’échelle européenne.

Pourquoi la STG reste-t-elle confidentielle dans l’agroalimentaire français ?

La rareté du label STG en France s’explique par plusieurs facteurs :

  • Attachement fort à la notion de terroir : Les filières privilégient souvent l’AOP ou l’IGP, qui valorisent le lien entre produit et territoire.
  • Complexité administrative : Obtenir la STG suppose la constitution d’un dossier collectif et de cahiers des charges très exigeants.
  • Méconnaissance du grand public : Une enquête Ifop (2022) révèle que seul 1 Français sur 10 connaît la STG, contre 90% pour l’AOC.
  • Peu de secteurs adaptés : La STG est pertinente pour des produits à très forte notoriété ou traditions transrégionales (pain, charcuteries, moules de bouchot, etc.).

Malgré tout, la STG représente une opportunité pour des productions artisanales désireuses de sanctuariser des méthodes menacées par l’industrialisation.

STG et viticulture : une application presque absente

Contrairement à l’agroalimentaire, la viticulture française ne recourt pas à la STG. Le raisonnement est simple : la notoriété des vins français tient avant tout à leur terroir, donc à l’AOP/AOC ou IGP, qui consacrent à la fois l’origine et le savoir-faire. À ce jour, aucun vin ni boisson spiritueuse française ne bénéficie de la STG, même si, en théorie, des méthodes œnologiques ancestrales pourraient être enregistrées. Le débat est vif sur la pertinence d’un tel dispositif dans ce secteur, certains y voyant un risque de dilution du lien au terroir (source : Vitisphere, dossier “labels qualité et vin”, 2023).

D’autres labels publics moins médiatisés en France

Au-delà de la STG, d’autres labels publics existent, moins connus du grand public mais structurants pour certaines filières :

  • La Certification de conformité produit (CCP) : Délivrée par un organisme tiers, elle atteste la conformité à un cahier des charges précis, sans forcément inclure de critère territorial ou de tradition. Exemple : œufs “certifiés conformes aux conditions de production standard”.
  • SQR (Signe de Qualité Reconnu) : Appellation utilisée en interne dans certaines filières pour qualifier des démarches de qualité ou de certification sectorielle, sans forcément adosser à un règlement européen formel.
  • STIG (Signe de Tradition ou d’Identité Géographique) observé dans certains débats parlementaires (notamment pour les fromages industriels), mais qui n’a pas encore debouché sur un label officiellement reconnu.

Ces labels apportent souvent des garanties ciblées (procédés industriels, environnement, bien-être animal, etc.) et renforcent la transparence sur certains segments de marché. Mais leur portée médiatique reste moindre face à l’aura des grands labels historiques.

Enjeux et perspectives : comment dynamiser ces labels publics auprès des producteurs et des consommateurs ?

La montée des préoccupations sur l’authenticité, le respect du patrimoine culinaire et la lutte contre l’industrialisation ouvre un espace pour les labels publics tels que la STG. Plusieurs pistes sont explorées par les organismes de filière et les pouvoirs publics :

  • Sensibilisation et pédagogie : Campagnes d’information, signalétique claire en magasin, implication des restaurateurs pour expliquer la plus-value des produits STG.
  • Simplification administrative : Réduction des délais d’instruction, aides à la constitution des groupes porteurs, appui des chambres d’agriculture.
  • Extension à de nouveaux produits : Charcuterie artisanale, biscuits, confiseries, sauces traditionnelles font partie des pistes envisagées par certaines interprofessions.
  • Exportation du modèle : Plusieurs pays (Italie, Espagne) misent davantage sur la STG pour valoriser leurs spécialités (par exemple, la Mozzarella STG ou la Pizza napolitaine STG). À ce jour, plus de 60 produits sont enregistrés au niveau européen (source : Commission européenne, eAmbrosia).

Pour les professionnels, la STG peut offrir une protection juridique européenne solide face aux contrefaçons, là où l’AOP/AOC n’est pas pertinente. Pour le consommateur, elle garantit une traçabilité et une authenticité de recette, à l’heure où le “fait maison” séduit de plus en plus.

Vers une redécouverte de la diversité des labels publics français

Si la Spécialité Traditionnelle Garantie et les autres labels publics restent confidentiels, ils témoignent de la richesse et de la complexité du système français. L’enjeu n’est pas seulement de garantir l’origine, mais aussi de défendre des usages culinaires et artisanaux qui forgent l’identité de notre patrimoine gastronomique.

La valorisation de ces dispositifs repose sur la synergie entre producteurs, institutions et consommateurs. À une époque où les signaux de qualité se multiplient, où l’authenticité devient un argument clé, la redécouverte de labels comme la STG pourrait bien renouveler notre regard sur l’innovation et la tradition dans l’assiette.

Enfin, explorer la diversité des signes officiels, c’est permettre à chaque filière de trouver le mode de reconnaissance adapté à son histoire, tout en répondant aux attentes croissantes de transparence, de traçabilité et d’ancrage culturel.