État des lieux : enjeux de biodiversité en viticulture
Depuis plusieurs décennies, la viticulture fait face à un double défi : maintenir la qualité de ses produits tout en réduisant son impact environnemental. Au cœur de cette transition, la notion de biodiversité gagne en importance, tant pour la résilience des vignobles que pour la qualité environnementale des terroirs. En France, la certification Haute Valeur Environnementale (HVE) — issue du Grenelle de l’environnement — s’impose comme un référentiel phare pour encourager et mesurer la prise en compte de la biodiversité dans les exploitations viticoles.
Avec près de 21 800 exploitations certifiées HVE en 2023 (source : Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire), dont de nombreux domaines viticoles, le label est devenu un repère pour les acteurs et les consommateurs en quête de démarches agricoles soucieuses de la nature. Mais qu’implique précisément l’obtention du HVE au regard de la biodiversité, et comment cette dernière est-elle évaluée en pratique ?
Comprendre les fondamentaux du label HVE et son volet biodiversité
La certification HVE repose sur une approche globale et sur quatre thématiques clés :
- Biodiversité de l’exploitation
- Stratégie phytosanitaire
- Gestion de la fertilisation
- Gestion de la ressource en eau
C’est la première thématique — la biodiversité — qui façonne l'identité du label auprès du public. Or, loin de se contenter d’un simple inventaire d’espèces, la HVE impose une méthode d’évaluation rigoureuse de la richesse écologique et des actions déployées pour la protéger.
Quels critères pour mesurer la biodiversité ?
L’évaluation de la biodiversité dans le cadre de la HVE s’appuie principalement sur les éléments suivants :
- Part de la surface dédiée à la biodiversité (haies, bosquets, jachères, bandes enherbées, mares, murets, arbres isolés, etc.)
- Richesse en infrastructures agro-écologiques (IAE) dans la mosaïque paysagère du domaine
- Recensement de la faune et de la flore présente sur les exploitations (espèces indicatrices, diversité fonctionnelle…)
Dans le cahier des charges officiel, l’exploitant doit pouvoir justifier qu’au moins 10 % de la surface agricole de l’exploitation est composée d’éléments favorables à la biodiversité (source : Guide de lecture HVE 2022).
Méthodes d’évaluation concrètes sur le terrain
L’évaluation de la biodiversité obéit à une double logique : quantifier la présence d’éléments favorables, et analyser leur qualité écologique. Les organismes de certification utilisent pour cela plusieurs outils et indicateurs :
- Diagnostic paysager : repérage cartographique de tous les aménagements agro-écologiques (haies, fossés, îlots boisés, talus…).
- Calcul de la “Surface d’Intérêt Écologique” (SIE) : il ne s’agit pas uniquement de surface, mais de pondérer chaque structure selon son rôle écologique. Par exemple, les bandes enherbées reçoivent un coefficient inférieur aux boisements linéaires ou aux mares.
- Inventaires naturalistes ciblés : des experts partenaires interviennent parfois pour recenser les espèces animales (oiseaux, insectes, micromammifères) ou végétales sur tout ou partie du domaine.
- Questionnaires et fiches pratiques : les viticulteurs sont interrogés sur leurs pratiques favorables (maintien du couvert végétal, délais de non-tonte, mise en place de nichoirs, etc.).
Cette grille d’évaluation est revue lors de chaque audit HVE (tous les 3 ans). Elle s'inspire en partie du cadre des infrastructures agro-écologiques défini par l’INRAE, la LPO ou le Muséum national d’Histoire naturelle.
Exemple d’une évaluation simplifiée sur un vignoble de 15 hectares
| Élément du paysage | Surface ou linéaire | Pondération SIE | Surface équivalente |
|---|---|---|---|
| Haies bocagères | 2 km | x 5 m / 10 000 | 1 ha |
| Bandes enherbées inter-rang | 4 ha | x 0,3 | 1,2 ha |
| Mare + bosquet | 0,2 ha | x 1 | 0,2 ha |
Dans cet exemple, le domaine dispose de 2,4 ha reconnus d’intérêt écologique, soit 16 % de sa surface, au-delà de l’exigence minimale HVE.
Pratiques concrètes pour favoriser la biodiversité dans les vignobles HVE
La certification ne se limite pas à constater le patrimoine naturel existant : elle pousse à l’enrichir et à le gérer activement. Voici quelques mesures couramment mises en œuvre :
- Plantation de haies et de bandes fleuries : Diversification des essences pour attirer pollinisateurs et auxiliaires.
- Mise en place de nichoirs, gîtes à chauves-souris ou hôtels à insectes : Lutte naturelle contre les ravageurs comme la tordeuse de la grappe ou la cicadelle.
- Enherbement permanent ou saisonnier entre les rangs de vigne : Préservation des sols, augmentation de la faune du sol et réduction de l'érosion.
- Restauration de mares ou de petits milieux humides, essentiels aux amphibiens et à leur cortège d’insectes.
- Gestion différenciée de la tonte et du travail du sol : Préservation des cycles de floraison spontanée.
Certaines initiatives collectives se distinguent : dans le Bordelais, 80 % des domaines HVE ont participé à la plantation de plus de 250 kilomètres de haies entre 2017 et 2023 (source : CIVB). En Champagne, un réseau de 40 vignerons HVE suit la biodiversité des couverts végétaux avec le Conservatoire botanique national.
Quel impact mesuré sur la biodiversité ?
Les premiers retours d’expérience montrent une dynamique positive :
- Augmentation de la richesse floristique entre les rangs de vigne (+30 % d’espèces recensées après 5 ans d’enherbement, source IFV Sud-Ouest)
- Retour de certains oiseaux nicheurs (tarier pâtre, hypolaïs polyglotte) signalé par la LPO dans plusieurs domaines certifiés
- Rebond de la microfaune du sol, notamment des carabes et staphylins, reconnus pour leur rôle de prédateurs naturels
Cependant, la progression dépend fortement du contexte local : la taille du domaine, la diversité des aménagements, la connectivité avec d’autres milieux naturels et la régularité de leur gestion font la différence.
Vers une évaluation plus fine et des labels complémentaires
Le référentiel HVE continue d’évoluer pour intégrer la biodiversité de façon plus qualitative. Depuis 2022, il est ainsi demandé d’aller au-delà du simple pourcentage d’IAE, par exemple :
- Des audits sur la présence d’espèces indicatrices (abeilles sauvages, chauves-souris, lézards…) en collaboration avec des associations naturalistes
- L’utilisation d’outils numériques, comme l’application Spipoll (Observatoire des pollinisateurs) pour comptabiliser la diversité des insectes sur les parcelles
- L’articulation avec d’autres démarches (Terra Vitis, Demeter, Bio) pour approfondir les actions en faveur de la biodiversité à l’échelle du paysage
Des expérimentations sont également en cours pour inclure des indicateurs de “continuité écologique” afin de favoriser les corridors de déplacement pour la faune entre différentes exploitations — une approche majeure pour renforcer la résilience des territoires viticoles face au changement climatique (source : OFB, 2023).
La dynamique des domaines HVE : entre contrainte et levier d’innovation paysagère
La reconnaissance HVE, souvent perçue initialement comme une contrainte, devient un vrai moteur d’innovation paysagère et agronomique dans la filière viticole. L’élan de la biodiversité récompense non seulement l'engagement collectif (mobilisation d’appellations entières dans le Bordelais ou en Val de Loire), mais aussi l’inventivité individuelle : certains domaines restaurent d’anciennes prairies, d’autres installent des bandes refuges pour la pie-grièche ou créent des jardins partagés avec les écoles du secteur.
Le dialogue entre scientifiques, associations naturalistes et viticulteurs fait émerger des solutions adaptées à chaque terroir. Au-delà de l’audit, ce sont les retours du terrain et la diversité des initiatives qui donnent toute sa force au label.
Perspectives agroécologiques pour les vignobles français
La progression rapide du nombre de vignerons engagés dans la HVE prouve la résonance de ce modèle auprès des consommateurs et des professionnels. La biodiversité devient un argument différenciant, voire une composante du style de chaque vin. Si la certification HVE ne règle pas tout — elle ne dispense pas d’une vigilance sur l’usage des phytosanitaires ou d’une approche globale du paysage — elle marque un cap structurant dans la transition écologique du vignoble français.
À l’heure où la filière s’interroge sur sa capacité à résister aux crises climatiques et sanitaires, l’installation de corridors écologiques, la gestion raisonnée des sols et la restauration des habitats figurent désormais au cœur de la stratégie pour concilier rendement, qualité et respect du vivant.
Sources : Ministère de l’Agriculture, HVE | Vignerons indépendants | CIVB | IFV sud-ouest | LPO | OFB